icône catégorie Paroles d’experts

Jacques Duchesneau raconte

5 incontournables pour prendre une décision éthique
15 mars 2019
« Nous sommes capables de faire des pas de géant »
21 mars 2019
Partagez ce blogue










Submit
15 mars 2019 | 5 Min de lecture |
Vues

Le BIPA s’entretient avec une personne reliée au monde de l’éthique et de l’intégrité en partant d’un événement déterminant dans sa vie. Jacques Duchesneau fait un arrêt sur le temps en mai 1959.

Jacques Duchesneau est inspecteur général à la Ville de Saint-Jérôme. Depuis mars 2017, il dirige le Bureau de l’intégrité professionnelle et administrative (BIPA), dont la mission est de lutter contre la corruption. Il a œuvré un demi-siècle dans le domaine de l’application de la loi, dont 35 ans dans une diversité de postes de direction. Il a également été à la tête de l’Unité anticollusion.

 

Tout est parti de là…

Un des événements déterminants de ma vie s’est déroulé au « Dépanneur snack-bar Chez André ». C’était un commerce de coin de rue, celui de mes parents. Ils s’y sont désâmés pour joindre les deux bouts. Ils y vendaient de la liqueur, des bonbons à 1 ¢ et des cigarettes. Du haut de mes 10 ans, je voyais ma mère qui servait à cœur de jour des hamburgers et des sandwichs au comptoir-lunch du fond, toujours avec un sourire. Elle ne se reposait jamais. C’était une femme au gros bon sens qui disait souvent : « C’est pas parce qu’on est pauvres qu’on est des nonos et des pas honnêtes. » Mon père André, lui, l’aidait l’après-midi comme il le pouvait, entre ses deux autres emplois de laitier le matin et de caissier aux courses à Blue Bonnet le soir.

jacques duchesneau raconte

 

Que s’est-il passé?

Un jour, deux voleurs se sont introduits par effraction en pleine nuit dans notre commerce. Ils ont dérobé la livraison de cigarettes de la veille. Pour nous, c’était une catastrophe : 450 $ partis en fumée, et pas d’assurances pour rattraper le coup. Déjà que nous ne mangions pas trois repas par jour. Nous étions six enfants et mes parents en arrachaient. Dans l’après-midi, deux policiers ont rappliqué. Ils avaient arrêté le voleur. Mes parents sautaient de joie. « On a retrouvé votre stock volé, ont-ils dit. Mais pour le ravoir, vous devez nous donner un petit-quelque-chose… » En plus des voleurs, la police voulait aussi nous voler. J’en rage encore aujourd’hui.

 

Qu’ont fait vos parents?

Même s’ils étaient cassés comme des clous, mes parents ont refusé de donner le pot-de-vin parce qu’ils avaient un fier sens de la justice. La conséquence, c’est qu’ils ont essuyé une perte sèche de 450 $, ce qui représentait une fortune à l’époque. Souvenez-vous qu’à ce moment-là, le revenu personnel moyen était de 1 672 $ par année. Le lait coûtait 24 ¢ la pinte, une douzaine d’œufs, 55 ¢, et une cartouche de cigarettes, 3,55 $. [1]

Peu de temps après le vol, mes parents ont été obligés de vendre leur commerce. Cet épisode a été une déception marquante dans ma vie.

 

Êtes-vous devenu policier en raison de cette injustice?

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours voulu être policier. De la police, j’en ai mangé le matin, le midi, le soir, puis entre les repas. C’est le rêve de mon père que je réalisais.

L’intégrité, c’est faire les bonnes choses même lorsque personne ne regarde.

Jacques Duchesneau
Inspecteur général,
Ville de Saint-Jérôme

 

Pour vous, qu’est-ce que l’intégrité?

L’intégrité, c’est faire les bonnes choses même lorsque personne ne regarde. C’est respecter les lois. C’est une petite voix intérieure qui parle et guide. Des policiers qui donnent des contraventions ne peuvent pas sortir d’un poste de police et rouler en fous avec leur voiture personnelle, ce serait un manque d’éthique. Je crois à une justice égale pour tout le monde. Je suis contre les inégalités. Un jour, il y a longtemps, j’ai intercepté un homme dans un véhicule près du parc La Fontaine. Je lui ai demandé : « Avez-vous déjà été arrêté? » Il m’a dit : « Oui. » J’ai enchaîné : « Pour quoi? » Et lui de répondre : « Pour meurtre. » J’ai baissé de six pouces en entendant ça. À ma demande, il est sorti de la voiture. Plus il sortait, plus il était grand, et plus j’étais petit. Finalement, en fouillant son auto, mon partenaire et moi avons trouvé un pistolet chargé à bloc. Trois mois plus tard, au palais de justice, je me suis retrouvé face à cet homme, que je savais être un caïd de la pègre montréalaise. J’étais nerveux… C’est là qu’il m’a dit : « Écoute, le jeune, toi ta job c’est de dire ce que t’as vu, ce que t’as fait et ce que t’as entendu. Mets-en pas plus, pis je ne t’en voudrai jamais. Moi, ma job, c’est de commettre des crimes et de me trouver le meilleur avocat. Si, lui, il ne fait pas bien sa job, je vais m’arranger avec lui. » Ç’a été la meilleure leçon d’éthique que j’ai eue.

 

Dans quel sens?

J’ai compris qu’on a tous un code d’éthique à suivre. Même les bandits en ont un, même si c’est pour les mauvaises raisons. On parle beaucoup dernièrement dans les médias d’une certaine firme de génie québécoise qui a agi comme un bandit. Avant, quand j’arrêtais quelqu’un qui avait commis un vol par effraction dans une maison, il écopait d’une peine de prison. Aujourd’hui, il y a une firme de génie reconnue qui a volé des sommes faramineuses à l’État et on se demande si on devrait faire quelque chose pour sauver cette entreprise? Quand on voit que le dirigeant de cette firme a reçu une sentence bonbon, qu’est-ce qu’on peut bien servir comme explications aux gens honnêtes?

 

La corruption et la collusion seront-elles toujours plus fortes que les efforts des gens pour les freiner? Comment y résister?

Je vais faire un parallèle avec le monde du terrorisme aérien. Chaque fois qu’on a mis en place des mesures de sûreté, il y a des gens qui ont tenté de les contourner. C’est la même chose pour la corruption. C’est une culture. Ce sont de mauvais réflexes et des phrases types comme « Tout le monde le fait, pourquoi je ne le ferais pas aussi? ». Saviez-vous que sur les 165 pays inventoriés dans le Democracy Index 2018  [2], seuls 17 sont de véritables démocraties, dont le Canada. Il n’est pas surprenant que ces 17 pays aient les meilleurs résultats en matière de lutte à la corruption. Je pense qu’on doit constamment faire preuve de créativité pour inventer de nouveaux moyens de combattre la corruption. Nous sommes condamnés à toujours faire mieux.

 

Vous dirigez aujourd’hui le BIPA, qui est le frère jumeau du BIG de Montréal, du BIEL de Laval et du BIC de Longueuil. Pourquoi ces bureaux doivent-ils continuer d’exister?

Parce qu’ils sont une force de dissuasion. Il ne faut pas regarder combien coûtent les bureaux d’inspecteurs généraux, mais plutôt combien ça coûterait aux citoyens s’ils n’existaient pas. C’est comme si une ville avait un problème de vitesse et disait qu’elle n’avait pas assez d’argent pour se payer des radars. Et ensuite, après que quelqu’un se soit fait tuer à cause de la vitesse, cette ville trouverait tout à coup de l’argent pour installer des radars dissuasifs et faire appliquer les lois. C’est la même logique. Il ne faut pas attendre que des fraudes et des actes malhonnêtes surviennent pour agir. Il faut prévenir. Quand j’étais à l’Unité anticollusion (UAC), je me souviens d’un entrepreneur qui avait obtenu un contrat de déneigement. Les quatre premières années de son mandat, il avait facturé, disons, 2 millions $. À la cinquième année, le montant avait diminué à quelque chose comme 1,4 million $. Quand les enquêteurs l’ont rencontré, ils lui ont dit : « Vous payez vos employés plus cher qu’il y a quatre ans, le prix de l’essence a grimpé, vos camions ont besoin de réparation… Comment se fait-il que le montant de votre contrat ait alors autant diminué? » Sa réponse a été : « L’UAC est là, l’UPAC est sur le terrain… les choses ont changé. » Il venait de résumer la raison d’être des bureaux d’enquête. Ces bureaux préviennent des abus, des fraudes et des pertes.

Nous sommes condamnés à toujours faire mieux.

Jacques Duchesneau

 

Vous parlez souvent de l’importance des lanceurs d’alerte. Vous en avez vous-même été un. Ça vaut le coup de sonner des cloches?

Oui, ça vaut la peine, même s’il y a parfois un prix à payer. Vous savez, on ne devient pas un lanceur d’alerte parce qu’un patron ne nous a pas donné une promotion ou qu’un contrat nous a filé entre les doigts. On en devient un quand on comprend que les dés ont été pipés, que le système a été déjoué et que ce n’est pas acceptable.Chaque fois que des lanceurs d’alerte interviennent, c’est un gain pour la société. Ils amènent un sens de la justice dans les organisations. J’aimerais ajouter qu’il n’y a pas de « petits » lanceurs d’alerte. Souvent, les situations qu’ils dénoncent ou les petits détails qu’ils fournissent cachent quelque chose de plus important encore. On ne s’attend pas à ce que les lanceurs d’alerte arrivent avec des preuves irréfutables et des dossiers complets, sinon ils ne seraient pas des lanceurs d’alerte. Je ne saurais répéter à quel point il est crucial qu’ils bénéficient d’une protection.

 

Qu’est-ce que le gamin de 10 ans qui a vu ses parents se faire voler aurait envie de laisser comme mot de la fin?

Toute forme de vol fait très mal aux victimes et à leur entourage. Et il n’y a pas de crime sans victimes.

 

Lire aussi : Lanceurs d’alerte : ouvrir les boîtes
Lire aussi : 5 incontournables pour prendre une décision éthique

 

[1] https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-402-x/2011000/chap/prices-prix/prices-prix02-fra.htm

[2] https://www.transparency.org/news/feature/cpi_2018_global_analysis(en anglais seulement)

 


Pour signaler toute irrégularité en matière de passation de contrats ou tout manquement à l’intégrité à la Ville de Saint-Jérôme :

ligne de signalement BIPA

450-431-0031

Formulaire de signalement en ligne >