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8 avril 2019 | 2,5 min de lecture |
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Pour L’Oréal, leader mondial de la beauté, la manière de faire les choses importe autant que ce que l’on fait. Entrevue avec Emmanuel Lulin, pionnier en éthique d’entreprise.

 

Qui est Emmanuel Lulin?

Enfant, Emmanuel Lulin rêvait de défendre la veuve et l’orphelin. C’est ce qu’il a fait à New York et à Paris de 1989 à 1999 en tant qu’avocat d’affaires et fiscaliste. En 1999, il a fait le saut chez L’Oréal comme directeur juridique des relations humaines. Puis, en 2007, il est devenu le premier directeur général de l’éthique de L’Oréal, un groupe présent dans plus de 150 pays qui compte 90 000 collaborateurs. Il a le mérite d’avoir été, en 2015, le premier Européen à recevoir le « Carol R. Marshall Award for Innovation in Corporate Ethics » décerné par l’Ethics and Compliance Initiative. Nous l’avons rencontré dans le cadre de son passage à Montréal, le 28 mars, lors de sa conférence « Les programmes éthiques fondés sur la seule conformité sont des faillites de l’esprit ».

 

Vous dites que pour être un bon éthicien, il vaut mieux lire les penseurs grecs que le Code civil. Dans une organisation, l’éthique est-elle à la portée de tous les employés?

L’éthique, elle est portée par la tête et aussi par le cœur. C’est une démarche d’adhésion à des valeurs. Elle va au-delà du simple respect du droit. Les programmes qui reposent seulement sur la conformité à la loi sont des faillites de l’esprit. Quand on réfléchit à l’éthique contemporaine, on est plus dans la réactualisation d’une réflexion très ancienne qui peut avoir jusqu’à 2 000 ans dans les pays d’Europe de l’Ouest et 5 000 ans dans les pays asiatiques. Donc, on est plus dans la renaissance d’une réflexion que dans l’invention. Il n’y a pas de concepts nouveaux. Tout existe déjà. Il faut juste dépoussiérer les choses. Les employés peuvent – et même doivent – être des ambassadeurs de l’éthique. Personne n’est propriétaire de l’éthique, ni les institutionnels, ni les intellectuels, c’est un bien commun. Et c’est un bien de l’humanité.

 

 

Chez L’Oréal, on dit que l’éthique est la beauté de l’intérieur. La beauté résulte du dialogue entre l’esthétique du dedans et l’esthétique du dehors.

– Emmanuel Lulin
Directeur général de l’éthique, délégué du président L’Oréal

Pour que les employés de tous les niveaux d’une organisation s’approprient les valeurs éthiques, qu’est-ce qui doit être fait au quotidien?

Personne ne peut avoir le job d’être éthique pour les autres. Mais il peut y avoir quelqu’un qui aiguillonne les autres et qui les aide à se comporter avec intégrité, à tous les niveaux de l’entreprise. L’éthique, ça concerne tous les employés. Et personne n’est meilleur qu’un autre à cet égard. Il faut seulement du cœur et du bon sens. Vous savez, personne n’a l’exclusivité du cœur et du bon sens.

 

Notre bureau d’enquête à Saint-Jérôme, le BIPA, s’affaire à lutter contre la collusion et la corruption. Est-ce que les fondements de l’éthique en entreprise peuvent s’appliquer à une ville et à une mission spécifique?

Les concepts utilisés en entreprise sont parfaitement transposables dans une organisation publique. C’est presque la même recette. La nécessité de générer et de maintenir de la confiance est un défi pour toutes les organisations. La première des choses est d’agir avec sincérité, ce qui n’est pas la chose la plus facile. Cette sincérité peut être une vertu individuelle ou un comportement collectif. Je crois que les entreprises qui possèdent une bonne culture d’intégrité et d’éthique valent plus que celles qui n’en ont pas.

 

Il faut avoir le courage de faire ce que l’éthique exige, ce qui est juste, et en assumer le risque.

 

Est-ce qu’une organisation qui intègre l’éthique dans son ADN peut parvenir à contaminer positivement les comportements de ses fournisseurs et des entreprises avec qui elle fait affaire?

Oui, certainement, mais il faut du courage, de la détermination et des convictions. Ce n’est pas quelque chose qui se passe du jour au lendemain. Pour changer une culture, il faut de 5 à 10 ans. Ne pensez pas que ce temps est une éternité. C’est, en fait, très court. Ce qui est interdit, c’est de ne pas commencer…

 

Pour agir, l’éthique doit-elle être comme un rayon laser et fuser de toutes parts?

L’éthique est un écosystème. Quand on est seul, c’est difficile et épuisant. Il faut des administrateurs intègres, mais pas simplement intègres. Courageux, aussi. Parce qu’on peut avoir une grande intégrité personnelle et manquer de courage. Il faut que les mécanismes de contrôle jouent pleinement leur rôle, bien davantage sur le fond que sur la forme. C’est pourquoi la lutte à la corruption, je pense, ne peut être victorieuse et pérenne que dans le cadre d’un nouvel équilibre.

 

Quand il y a un dilemme éthique, le silence n’est pas une option.

 

Beaucoup peuvent penser qu’un bureau comme le BIPA est une dépense plutôt qu’un actif important. Qu’auriez-vous à leur dire?

Je ne réponds même plus à ce genre de questions… Cette réaction me semble ne pas appartenir au 21e siècle. Il faut assurément des gardiens de l’éthique.

 

Être un directeur général de l’éthique, c’est davantage pour vous une mission qu’une fonction. Pourquoi ce rôle doit-il s’étendre dans les organisations?

Ce n’est pas tellement un rôle administratif, c’est plutôt une magistrature d’influence. La mission a un côté plus personnalisé, plus subjectif. C’est aussi un rôle qui n’est pas normé – ce qui est une très bonne chose – et qui nécessite, à mon sens, des compétences d’intelligence des choses, d’intelligence émotionnelle, une subtilité qu’on ne peut pas prévoir par écrit. Il ne s’agit pas du tout d’être dans une logique d’obéissance à un texte, mais d’adhésion à des valeurs et de discussion de ces valeurs. Ça nécessite une appréciation d’une grande complexité qu’un ordinateur ne pourrait pas faire, même à l’heure de l’intelligence artificielle.

 

En matière d’éthique, on n’a pas de permissions à demander.

 

Si vous aviez à résumer en cinq mots les raisons qui expliquent que L’Oréal s’est classée pour la 10e fois parmi les entreprises les plus éthiques du monde [1], quels seraient-ils?

Sincérité. Intégrité. Respect. Courage. Et transparence. Comme le dit le philosophe Emmanuel Levinas, être éthique, quoi qu’il advienne, c’est être responsable de la responsabilité de l’autre.

 

[1] https://www.loreal.fr/media/news/2019/feb/2019_worldsmostethicalcompany

 

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