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1 mai 2019 | 4 Min de lecture |
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Durant 16 ans, le philosophe éthicien Bernard Lapierre a enseigné l’éthique appliquée aux futurs ingénieurs de Polytechnique Montréal. Voyez ce qu’il leur a dit… parce que ça concerne aussi les professionnels que vous êtes.

 

 

De 2000 à 2016, Bernard Lapierre a fait réfléchir près de 4 000 futurs ingénieurs à Polytechnique. Son cours d’éthique appliquée à l’ingénierie, devenu obligatoire, a fait fureur. Donné en fin de baccalauréat à raison de trois heures par semaine, ce cours n’a jamais trouvé d’équivalence ailleurs dans le monde occidental. M. Lapierre a aussi déjà enseigné l’éthique de la sécurité publique à la Sûreté du Québec, au SPVM et à la police de Laval. Lors de la Commission Charbonneau, il a accordé plusieurs entrevues aux médias à titre d’expert.

Le BIPA était impatient de rencontrer ce penseur. Nous vous offrons aujourd’hui un « best of » de ses réflexions. Que vous soyez un ingénieur, un spécialiste RH, un gestionnaire en sécurité, un fonctionnaire, un avocat ou quoi que ce soit d’autre, vous voulez lire ce qui suit.

 

1- Un moustique, ça pique!

Bernard Lapierre avance l’idée que les humains croient devoir osciller entre deux pôles lorsque vient le temps de lutter contre la corruption : la toute-puissance et l’impuissance. Est-ce à dire que si vous n’êtes pas tout-puissant, vous n’avez aucun moyen de combattre les actes malhonnêtes? Il y a pourtant des nuances. Il cite pertinemment le Dalaï-Lama : « Si vous avez l’impression que vous êtes trop petit pour changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique. Vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir. » Vous avez du pouvoir, dit-il. Vous pouvez choisir d’être un maringouin.

 

 

Dans un sondage [1], nous avons posé la question « Qu’est-ce que l’éthique pour vous? » à 204 répondants étant des administrateurs de sociétés certifiés. Voici leurs réponses :

Ne rien faire d’immoral : 85,6 %

Refuser les pots-de-vin et ne pas en donner : 76,7 %

Ne pas pratiquer la collusion : 76,7 %

Retenir son geste lorsque c’est nécessaire : 39,6 %

Ne pas user de son influence pour décrocher des contrats : 36,6 %

Ne pas se faire prendre en cas de pratiques douteuses : 13,4 %

– Bernard Lapierre

 

 

2- Un code d’éthique, ce n’est pas un code de déontologie

Lapierre s’empresse de préciser que dans les universités américaines, les cours d’éthique qui sont donnés sont, en fait, ce que l’on appelle ici des cours de déontologie. La déontologie, explique-t-il, est un système de normes qui régularisent nos comportements dans une entreprise. Mais les normes ne peuvent pas tout prévoir. Et des normes, ça s’oublie… C’est là que l’éthique devient importante, car elle permet de jeter des regards critiques pour prendre des décisions dans des situations délicates. « Vous devez constamment vous demander : “Pourquoi suis-je en train de faire ce geste-là?” Tous les professionnels sont à risque de déraper, d’où l’importance qu’ils exercent leur jugement en toutes circonstances. » Quoi retenir ici? Suivre un code est une chose, mais « vivre l’éthique », c’est une autre histoire.

 

3- La corruption, ce poison

Au terme d’une étude [2] qu’il a réalisée au plus fort de la Commission Charbonneau, Bernard Lapierre a tiré ce constat : « Nous avons des indications que 100 % des 15 plus grandes firmes d’ingénierie au Québec ont commis des actes répréhensibles. Qu’est-ce qui a dérapé à ce point-là? » Il est d’avis qu’il faut montrer aux travailleurs les impacts réels de la corruption dans leur vie. Les trous financiers causés par la corruption dans les secteurs de la santé et de l’éducation, ça, c’est du concret. « Les gens sont désensibilisés à cause de l’environnement de performance dans lequel nous baignons, croit-il. Les sportifs se dopent. On a des outils de communication extraordinaires, mais on n’a jamais été aussi seuls au monde. On voit des gens crever de faim à la télévision et nous réagissons à peine. La chirurgie esthétique peut refaire un visage au complet. On est dans un univers de faux et d’archi-faux. »

 

Dans mes cours à Polytechnique, sur 50 futurs ingénieurs, j’estime aujourd’hui que 5 ou 6 sont des maringouins, 4 ou 5 posent des gestes négatifs, et les autres sont des indifférents qui acceptent de faire ce qui leur est demandé.

– Bernard Lapierre

4- Émotions : vérités et conséquences

Les gens s’imaginent rationnels, assure le philosophe éthicien. En réalité, dans une perspective de neurosciences cognitives, ils sont plutôt émotifs – sans le savoir! – dans les prises de décisions. « Si on regarde le processus rationnel by the book, il y a un raisonnement et des arguments, puis une décision. Dans les changements organisationnels, on part souvent de la décision, on ajoute des rationalisations et 56 000 justifications, et on appelle ça un choix rationnel. C’est complètement à l’envers. Il faut remettre la séquence dans le bon ordre. »

 

5- Le problème n’est pas de manquer d’éthique, mais de ne pas savoir qu’on en manque ou de faire semblant que c’est correct…

Toutes les entreprises qui ont défilé ou qui ont été nommées à la Commission Charbonneau avaient des codes de déontologie et des systèmes normatifs. « Elles avaient aussi des codes de conduite. D’ailleurs, le code de conduite de SNC-Lavalin était enseigné à l’université comme modèle. Il était magnifique. Qu’est-ce qui s’est passé avec lui? », s’interroge M. Lapierre. Selon lui, plusieurs professionnels ne se questionnent pas suffisamment et se contentent de simplement fonctionner, comme si la fin justifiait les moyens. Il aime rappeler que ceux qui ne font pas partie de la solution doivent au moins veiller à ne pas faire partie des problèmes.

 

6- De la simple jugeote

Nous ne sommes pas des robots qui obéissent à leur programmation. L’intelligence humaine doit savoir s’adapter aux situations avec discernement. Pour M. Lapierre, « si les gens se posaient trois simples questions éthiques, presque tous les problèmes seraient évités » :

 

  • Si mon choix était communiqué publiquement, serais-je à l’aise de le défendre et de l’expliquer?
  • Mon choix pourrait-il servir d’exemple dans toute autre situation similaire?
  • Si c’est moi qui subissais les conséquences de mon choix, est-ce que je considérerais toujours qu’il s’agit du bon choix?

 

Dans chaque situation, il faut analyser les situations et réfléchir à toutes les éventualités. Il n’existe pas de régulateur unique.

– Bernard Lapierre

 

7- On ne vit pas dans un monde toujours normé

Pour illustrer le fait que les normes ne peuvent régir tous nos comportements, M. Lapierre donne cet exemple : « En voiture, dit-il, la norme au Québec est de toujours rouler à droite. Mais qu’arrive-t-il si un enfant bondit devant vous sur la route? Vous restez à droite et vous le percutez? C’est un non-sens! Ainsi, il peut arriver des situations où les normes contredisent la simple logique. » Les normes peuvent donc être imparfaites puisqu’elles ne prévoient pas tout. Vous ne serez jamais dispensé d’exercer votre jugement. Dans la pratique de l’ingénierie, c’est la même chose, il ne suffit pas de se conformer aux normes.

 

8- Il faut se demander : « Qu’est-ce que je veux faire? »

L’éthique, ce n’est pas des mathématiques et des algorithmes. À la différence de l’ingénierie, qui relève d’un univers formel et formaté, l’éthique repose sur des réflexions et sur des valeurs. « Avec l’éthique, indique M. Lapierre, il n’y a souvent pas une bonne réponse. Quand j’enseignais à Polytechnique, je disais à mes étudiants : “Qu’est-ce que vous pensez pouvoir faire et ne pas pouvoir faire?” » Chaque professionnel doit être en mesure d’élaborer une recommandation ou une décision qui est défendable.

9- Du sens, du sens!

À sa première expérience d’enseignement à l’université, l’éthicien Bernard Lapierre a formé des policiers. C’était en 1998. L’une de ses premières réflexions a été de constater que plusieurs d’entre eux avaient perdu le vrai esprit de leur mission. « Ils visaient à arrêter des bandits et à repérer des infractions routières. Comment avaient-ils pu perdre tout sens de leur travail, qui est de “protéger et de servir” le public? Cette devise est même souvent inscrite sur les autopatrouilles. Il est important d’éprouver ce qu’on accomplit. » À ses yeux, il est possible que les employés d’administrations publiques – comme des villes – aient aujourd’hui perdu le désir d’améliorer le système auquel ils participent. Cela a des conséquences. « Quand on ne sait plus pourquoi on travaille, insiste-t-il, on perd la motivation d’aller au travail. »

 

10- C’est quoi la finalité ?

Ne pas mal faire, est-ce que ça signifie que c’est bien faire? De l’opinion de Bernard Lapierre, la finalité des actions est primordiale. Il faut savoir pourquoi on effectue un travail, quelles en sont les raisons. Un déneigeur, par exemple, doit prendre conscience que sa tâche n’est pas seulement de ramasser de la neige. Sa finalité est de rendre les rues praticables pour la sécurité et le confort des usagers de la route. « Il ne déneige pas pour permettre à Pierre, Jean, Jacques de faire des profits. S’il réfléchit bien, il trouvera la bonne finalité à son travail. Ce ne sera pas l’appât du gain, mais une finalité pour l’humanité. On travaille POUR quelque chose, pas CONTRE quelque chose. »

 

 

Bernard Lapierre est aujourd’hui formateur, consultant et conférencier.

Pour entrer en communication avec lui : bernard.lapierre@polymtl.ca

 

Profil LinkedIn 

 

 

[1]  Sondage auprès des membres du Collège des administrateurs du Québec (N=204), Joncas Hugo, Journal Les Affaires, 20-11-2010. Sondage élaboré par Les Affaires, en collaboration avec René Villemure, président de l’Institut québécois d’éthique appliquée. Mené en collaboration avec le Collège des administrateurs de sociétés de l’Université Laval auprès de leurs 350 administrateurs de sociétés certifiés (ASC), sondés du 10 au 30 septembre. Le taux de réponse a été de 58 % (204 sur 350). Des diplômés-ASC du Collège, 36 % sont des femmes. Leur âge moyen est de 55 ans; 98 % ont une formation universitaire de 1er cycle et 49 %, une formation de 2e ou de 3e cycle. Ils siègent à des conseils d’administration répartis comme suit : 31 %, secteur public et parapublic; 30 % secteur privé; et 39 %, secteur associatif, corporatif et organisation à but non lucratif. http://www.lesaffaires.com/archives/les-affaires/ethique-le-grand-malaise/520649. Synthèse et tableau adapté Bernard Lapierre, philosophe éthicien, 2011.

[2]  Compilation réalisée par Bernard Lapierre en 2012 issue de différentes recherches

 

 


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